Kamasutra : sept livres, un seul chapitre sur les positions

Le Kamasutra compte sept livres, trente-six chapitres et environ 1 250 versets. Un seul de ces chapitres traite des positions. Le reste parle de vie sociale, de séduction, de mariage, de jalousie, de courtisanes et d’argent. La réputation du texte en Occident tient à une traduction victorienne qui a choisi ce qu’elle voulait mettre en avant.

Miniature moghole représentant une scène de cour nocturne sur une terrasse, sous un dais, au clair de lune
Un traité de savoir-vivre autant qu’un traité d’érotisme : la proportion entre les deux surprend souvent.

La réponse courte

Le Kamasutra est un traité indien attribué à Vâtsyâyana, composé entre le quatrième et le septième siècle de notre ère. Il est organisé en sept livres et trente-six chapitres, pour environ 1 250 versets. Les positions sexuelles n’occupent qu’un chapitre du deuxième livre. La plus grande part du texte porte sur la conduite de la vie amoureuse et sociale.

La structure du texte, livre par livre

La structure de l’ouvrage se lit comme un parcours de vie plutôt que comme un manuel technique.

  1. Le premier livre pose le cadre général : les buts de l’existence, l’organisation de la journée d’un homme cultivé, les savoirs qu’il doit acquérir.
  2. Le deuxième traite de l’union sexuelle. Ce livre a fait la réputation du texte, et il aborde bien d’autres sujets que les positions : les types d’étreintes, les baisers, les marques faites avec les ongles et les dents, les sons, les rôles.
  3. Le troisième porte sur la façon d’obtenir une épouse, les fiançailles et le mariage.
  4. Le quatrième décrit la conduite de l’épouse et l’organisation domestique, y compris la situation des foyers polygames.
  5. Le cinquième traite des femmes d’autrui, des intermédiaires et des stratégies de séduction, avec une lucidité qui a beaucoup gêné les lecteurs victoriens.
  6. Le sixième est consacré aux courtisanes : comment choisir un protecteur, comment gérer l’argent, quand rompre.
  7. Le septième rassemble des recettes destinées à séduire ou à attirer, dans un registre proche des pratiques magiques de son époque.

Deux livres sur sept parlent d’argent et de statut social. Un seul chapitre parle de postures. La proportion dit à elle seule à quel point le texte a été réduit à une portion de lui-même.

Le malentendu des soixante-quatre

Le nombre soixante-quatre revient partout dans la culture populaire, généralement traduit par « les soixante-quatre positions du Kamasutra ». C’est une confusion, et elle vient d’un télescopage entre deux passages.

Le premier livre énumère soixante-quatre arts qu’une personne cultivée doit maitriser. Il s’agit de compétences au sens large : le chant, la musique, la danse, l’écriture, la composition de bouquets, la préparation des boissons, les jeux, les énigmes. Rien à voir avec des postures.

Le deuxième livre, lui, emploie ce même nombre à propos des composantes de l’union amoureuse, en assumant d’ailleurs une discussion sur la pertinence du chiffre. Le passage d’un sens à l’autre s’est fait en Occident, où le nombre a été rabattu sur la seule dimension gymnique.

Le catalogue des postures, tel qu’on l’entend aujourd’hui, appartient à la culture contemporaine et non à ce texte. Nous l’avons traité séparément, avec un classement par confort et par effort, dans notre panorama des positions, où chacune est décrite avec son niveau d’effort et ses contraintes. Ce classement moderne ne prétend pas descendre du Kamasutra, et c’est précisément ce qui le rend utilisable.

La traduction de 1883, et ses effets durables

Le texte arrive en Europe par une traduction anglaise attribuée à Richard Francis Burton et à Forster Fitzgerald Arbuthnot, publiée en 1883, dans un contexte où la publication d’un ouvrage érotique exposait à des poursuites. Elle circule d’abord sous une forme quasi clandestine, via une société savante créée pour l’occasion.

Cette version a durablement fixé l’image du texte, avec deux effets. Elle a mis en avant les passages sexuels au détriment du reste, ce qui a produit la réputation qu’on lui connait. Et sa fidélité au sanskrit est discutée : des indianistes, Wendy Doniger notamment, ont montré que la traduction victorienne atténue l’initiative et le point de vue des femmes, très présents dans l’original, en les rendant plus passives. Des traductions modernes établies directement sur le sanskrit corrigent ces glissements.

Ce cas est un bon rappel de méthode : une source ancienne n’est jamais lue directement, elle est lue à travers celui qui l’a traduite. Nous appliquons le même principe aux sources contemporaines, parce qu’une référence que nous n’avons pas lue nous-mêmes ne devient pas fiable du seul fait que tout le monde la recopie.

Trois idées qui survivent au texte

Le texte n’est pas un guide de vie transposable : il décrit une société hiérarchisée, urbaine et masculine, avec des rapports de genre et de caste qui ne se discutent plus. Trois idées lui survivent pourtant.

  • Le plaisir est un savoir. L’ouvrage traite l’érotisme comme une discipline qui s’apprend, au même titre que la musique. L’idée qu’il faudrait « savoir naturellement » y est absente.
  • Le désir de l’autre se lit. Une grande partie du deuxième livre porte sur l’observation des signes, du rythme et des réactions, bien avant toute technique.
  • Le contexte compte autant que l’acte. La pièce, le moment, la conversation, la musique : le traité leur consacre plus de place qu’aux postures.

Une seule posture a d’ailleurs traversé les siècles et les cultures sans avoir besoin de traité, et son histoire tient plus à la morale occidentale qu’à l’Inde ancienne. Nous lui consacrons un article séparé : voir notre mise au point sur le missionnaire, qui revient sur l’origine contestée de son nom et sur ce que ses variantes changent réellement à la profondeur comme à l’effort.

Questions fréquentes

Combien de positions y a-t-il dans le Kamasutra ?

Le texte ne propose pas de catalogue numéroté comparable aux compilations modernes. Les positions occupent un chapitre du deuxième livre, sur trente-six chapitres au total. Le chiffre de soixante-quatre, souvent cité, désigne d’abord une liste d’arts et de savoirs, pas des postures.

Qui a écrit le Kamasutra et quand ?

Le texte est attribué à Vâtsyâyana et composé en sanskrit, entre le quatrième et le septième siècle de notre ère selon les estimations. On ne sait presque rien de son auteur, et la fourchette de datation reste large.

Le Kamasutra est-il un livre religieux ?

Non. Il s’inscrit dans une littérature de traités qui organise l’existence autour de plusieurs buts, dont le plaisir. Il relève du savoir profane et de l’art de vivre, pas du corpus rituel ou dévotionnel.

Que contient le Kamasutra en dehors du sexe ?

La majorité du texte. L’organisation de la vie quotidienne, les arts à cultiver, la recherche d’une épouse, la vie conjugale, la jalousie, la séduction des femmes d’autrui, la vie économique des courtisanes et des recettes de séduction.

Quelle traduction française lire ?

Privilégiez une édition traduite directement du sanskrit et accompagnée d’un appareil critique, plutôt qu’une reprise de la version anglaise de 1883. Celle-ci reste diffusée, notamment parce qu’elle est libre de droits, mais elle est datée et discutée par les spécialistes.

Sources

  • Structure du texte, sept livres, trente-six chapitres et environ 1 250 versets : notices de référence sur le Kamasutra de Vâtsyâyana. Ces notices concordent entre elles, mais nous ne les nommons pas individuellement et ne datons donc pas de consultation.
  • Traduction anglaise attribuée à Richard Francis Burton et Forster Fitzgerald Arbuthnot, 1883.
  • Travaux d’indianistes contemporains sur les biais de la traduction victorienne, notamment ceux de Wendy Doniger.

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